Introduction

La recherche française, combien de divisions ?

La formule de Staline se demandant quelle était la force de frappe du Vatican pourrait très bien s’appliquer aujourd’hui à la recherche française. Qui comprend encore quelles thématiques scientifiques sont prioritaires ? Qui fait quoi dans le millefeuille des LabEx, EquipEx, IdEx, unités de recherche, COMUE ex-PRES, Instituts du CNRS, Alliances thématiques… ? Qui possède une vision année après année des financements accordés par l’Agence nationale de la recherche (ANR) ? Comment savoir sur quels projets travaille tel chercheur et avec quels résultats, ou qui est spécialiste de tel sujet dans telle université ? À toutes ces questions légitimes, portées par les décideurs, les chercheurs ou les citoyens, il n’y a pas de réponses évidentes et surtout pas d’endroit où les chercher.

Comme l’affirmait le recteur de l’université de Liège, Bernard Rentier, aux Journées Couperin de janvier 2013, un dirigeant de la recherche doit savoir ce que ses labos produisent au même titre qu’un chef d’entreprise doit savoir quelles pièces ses employés fabriquent. De ce point de vue, les tableaux de bord de la recherche française sont bien lacunaires. La France pilote sa recherche dans le brouillard et les scientifiques en sont rendus à suivre le sens changeant du vent et à user d’entregent politique pour conduire au mieux leurs travaux. Quant aux citoyens, ils essayent de suivre… et sont frustrés de n’avoir accès qu’à la partie émergée de l’iceberg, celle qui est médiatisée, sans possibilité de savoir de quoi le recherche française est réellement faite.

Or ce n’est pas une fatalité. Pour l’université de Liège, il a suffi de rendre obligatoire le dépôt des publications des chercheurs dans son archive ouverte pour percevoir l’étendue des recherches menées, et la quantité des travaux publiés (qu’ils n’imaginaient pas). Et pour un pays comme la France ? C’est pour répondre à cette question que nous avons rédigé ce livre blanc.

Méthode et objectifs

Afin de comprendre d’où venait le manque de visibilité et de lisibilité de la recherche française, nous avons épluché un grand nombre de documents, rapports et articles ; testé de nombreux logiciels ; et interrogé une douzaine d’acteurs du monde de la recherche. Nous avons ainsi pénétré dans les rouages de l’administration, du pilotage et de la valorisation de la recherche. 

À défaut d’avoir pu tout couvrir, l’enquête nous a menés notamment sur la voie de l’open data, mais pas au sens où on l’entend traditionnellement en science : ce qui nous intéresse ici ce sont les données sur la recherche récoltées par les administrateurs, et non pas les données scientifiques produites par les chercheur·s·es. Voici quel sera notre cheminement :

Pour un accès aux données de la recherche

Dans le premier chapitre, nous arguons que des données sur l’activité et la production de la recherche existent déjà mais qu’elles sont enfouies dans les organismes. Une première étape consisterait donc à les rassembler et les publier : c’est l’injonction de l’open data faite à l’administration française et qu’est chargé de coordonner un service du Premier ministre, Etalab. Pourtant, nos contacts avec l’Agence nationale de la recherche et le Ministère chargé de la recherche ont montré que nous étions loin du compte.

Pour une meilleure gestion des informations tout au long du cycle de vie de la recherche

Après avoir mis en lumière l’absence de données permettant de repérer les projets de recherche en cours et de suivre le chemin menant des financements aux résultats, plusieurs lecteurs nous ont fait remarquer que les chercheurs sont beaucoup sollicités “pour fournir ce genre de données, avec des formats différents et toujours avec des questions posées un peu différemment ; souvent aussi avec des informations stupides et inutiles et qui prennent beaucoup de temps à agréger” (Gaïa). Il ne faudrait pas non plus que nos préconisations conduisent les chercheurs à passer encore plus de temps “à entrer des données dans [leurs] systèmes administratifs au détriment du temps dédié à la recherche” (Gilles Saint-Martin).

Dans ce deuxième chapitre, nous montrons qu’une bonne gestion des informations tout au long du cycle de vie de la recherche permet justement de limiter la déperdition d’information et les saisies multiples. Tout ce qui est saisi une fois ne doit jamais être resaisi une deuxième fois, mais bien plutôt réutilisé autant de fois que nécessaire. Ce que rendent possible des formats standards et des logiciels modernes, comme le montre l’exemple de la Grande-Bretagne !

Annuaires de chercheurs et valorisation de l’expertise des laboratoires

Dans le troisième chapitre, nous clôturons notre enquête avec une question lancinante posée aux universités et laboratoires français : sur quoi travaillent vos chercheurs ? Qui est spécialiste en logique formelle dans votre institution ? Avec qui dois-je collaborer pour mon projet industriel sur les métamatériaux ? Questions qui nous ramènent en partie à l’accès aux données sur la recherche, et à la gestion des informations tout au long du cycle de vie de la recherche, vus précédemment.

Un livre blanc pour passer à l’action

Notre analyse devrait rassurer les chercheurs, qui se plaignent souvent à la fois du manque d’information sur les orientations de la recherche et de la difficulté à repérer les bons interlocuteurs sur tel ou tel sujet, et des lourdeurs administratives qui les poussent à renseigner plusieurs fois des formulaires équivalents. La contradiction n’est qu’apparente : il existe des solutions pour éviter les pertes d’information, tout en maximisant l’usage et l’accès à cette information.

Notre analyse devrait également rassurer les administrateurs : il est possible de rendre l’administration de la recherche conviviale et directement utile, en retirant toutes les corvées (ou les tâches perçues comme telles).

Notre analyse devrait enfin rassurer les dirigeants : ce que nous décrivons n’est pas un idéal sorti de nos cerveaux mais des processus, des infrastructures déjà éprouvés en Grande-Bretagne et ailleurs… avec une analyse coûts-bénéfices qui ne laisse aucun doute quant à l’opportunité de rejoindre le mouvement !

Chercheurs, administrateurs, dirigeants de la recherche : la feuille de route est claire et la balle dans votre camp…